L’homme moderne est un colosse
cérébral. Il marche sur le monde avec une bibliothèque sous le bras, le regard
plissé, tendu vers la certitude. Il cartographie les continents, modélise le
climat, explore jusqu’aux cellules de son propre corps. Ses sens, aiguisés par
des millénaires de survie, sont devenus d’une redoutable efficacité : il
regarde pour surveiller, écoute pour décoder, touche pour posséder.
Mais à force de scruter l’utile, il a cessé d’entendre...
En ne cherchant que le signal,
l’information exploitable, le résultat, la performance, il filtre peu à peu
tout ce qui ne sert à rien. Pourtant c’est peut-être dans ce rien que se cache
le chant du monde.
Si j’écoute la forêt pour savoir
quel bois sera le plus rentable, le bruissement des feuilles cesse d’exister
pour lui-même. Mes oreilles fonctionnent encore, mais ma résonance s’est
éteinte. L’écoute est devenue un monologue avec mes propres besoins. La
conscience du monde se transforme alors en vacarme, couvrant sa musicalité
vivante.
Le monde ne se tait pas. Il est
rendu muet par le regard qui le réduit. La montagne perd sa voix de géant, son
mystère, sa présence et elle devient muette parce qu'elle a été réduite à la
fonction que l'être humain a décidée pour elle. Le monde-partenaire glisse vers
un monde-stock.
Et pourtant le vivant murmure
toujours.
Être présent au monde, c’est
peut-être accepter d’écouter ce qui ne cherche aucune utilité. Déposer un
instant nos outils — scanner, smartphone, volonté de maîtrise — pour
réapprendre l’art de la vacuité.
Ce geste est difficile. Car
derrière l’accumulation de savoir se dissimule peut-être une stratégie plus
intime : éviter le frisson de notre finitude. Planifier, produire,
analyser, remplir nos journées de tâches, c’est parfois tenir à distance
l’évidence que tout passe. Habiter le passé sans en tirer les conséquences,
courir vers un futur saturé d’objectifs : autant de manières subtiles de
ne pas rencontrer notre propre mort.
La présence ne protège de rien.
Elle est le contact nu de la peau avec l’air frais. Elle est la note qui
s’éteint avant même d’être nommée. Si elle nous relie au vivant, elle nous
expose aussi à notre vulnérabilité. Être pleinement présent, c’est accepter que
l’instant que l’on respire meurt au moment même où il nous traverse.
Dans cet espace, la vie et la
mort dialoguent sans bruit, dans une danse insufflée.
Retrouver cette résonance suppose
de laisser se déposer le tumulte de la conscience. Non pour l’abolir, mais pour
qu’elle cesse de tout occuper. Le silence n’est pas absence : il est
disponibilité.
Cultiver le silence de la
conscience, c’est déposer les armes. C’est renoncer à gérer la réalité pour
consentir à habiter le réel. La conscience nous donne un pouvoir sur le monde ;
la présence nous en donne la saveur.
Au bout du chemin, il restera
peut-être seulement cela : la fragilité d’une posture. Se tenir debout, nu
et silencieux, face à l’immensité du vivant qui passe...

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